Nous nous sommes envolés de Montréal après le dîner avec Mgr Irénée, et à l’aéroport de Toronto le moine Pierre Vachon et le sous-diacre Matthew Culhane, venus d’Ontario, se sont joints à nous. Après de longues heures de vol, Son Excellence nous a dit que nous survolions la Serbie. Il faisait déjà assez clair. Nous voyions des montagnes et de petits villages composés de maisonnettes recouvertes de tuile rouge. Plus tard, le moine Pierre a fait remarquer qu’à travers le hublot gauche de l’avion, devant lequel il était assis, la cime du mont Athos saillait au-dessus des nuages. Il a pris une photo. On y voyait trois péninsules : la Cassandra, la Sithonie et le saint mont Athos, qui dépassait des nuages.

L’avion a mis neuf heures pour arriver à Athènes, où nous attendaient l’archimandrite Dimitrios et Evgueni, un guide russophone, originaire du Kazakhstan, fils spirituel du père Charalambous de Montréal. Evgueni nous a emmenés à l’hôtel, où nous avions fait une réservation par Internet, tandis que le prêtre a pris le métro, après nous avoir cédé sa place dans la voiture. Après notre installation à l’hôtel Oscar, situé à deux pas du centre-ville, deux dames venues d’Ontario nous ont rejoints, et nous sommes tous partis faire un pèlerinage à pied à travers le centre-ville. Nous avons traversé la Place centrale, qui n’avait rien de remarquable, elle jouxtait les ruines antiques de l’hôtel de ville et de très vieilles tombes. Les ruines étaient bien conservées : des sarcophages de pierre monolithiques, ainsi que des tombes ordinaires, taillées dans le roc le plus simple, laissées par la population pauvre. On peut dire qu’on revit à chaque pas que l’on fait la très vieille histoire antique, et l’on peut louer les Grecs de ce qu’ils savent habilement conserver ce qu’il n’est pas possible de reconstruire.

Puis, nous avons bifurqué en direction du fameux Aréopage, où le saint apôtre Paul prêchait et a converti au christianisme le sénateur Denys, devenu plus tard le hiérarque Denys l’Aréopagite. Il se dresse haut sur une colline, où débouche une rue piétonnière longue de deux kilomètres. Il est en ce moment en restauration et est fermé au public. Sur la route, d’autres ruines antiques, soigneusement recouvertes de cloches de verre, gisaient sur notre route. Elles semblent enfoncées dans la terre à 1,5-2m de profondeur, mais il est plus correct de dire que ce sont les habitants des générations ultérieures qui, au cours des derniers millénaires, ont élevé le terrain de la ville au niveau actuel.
Nous avons d’abord visité l’église Ste-Irène-Martyre, de taille moyenne et surmontée de trois coupoles, où nous avons prié et allumé des cierges en mémoire des vivants et des morts. Plus loin sur la route se dressait l’église Ste-Barbe-Martyre d’architecture byzantine.

Puis, nous sommes passés par la grande place au monument à Mgr Damaskinos, archevêque d’Athènes et de toute la Grèce, décédé en 1949. Nous sommes arrivés à la Cathédrale métropolitaine de l’Église grecque, la Cathédrale de l’Annonciation. Celle-ci est constamment recouverte d’échafaudages, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur, et sa restauration continue. Nous y avons vénéré les reliques du saint martyr patriarche Grégoire, pendu par les Turcs aux portes de la Cathédrale patriarcale de Constantinople en 1821. Sur le parvis de la cathédrale s’élève une église byzantine, petite comparée à la cathédrale, telle une chapelle. Selon toute vraisemblance, cela fait longtemps qu’elle est là et elle occupait une grande surface avant que la Cathédrale métropolitaine ne soit construite à côté.

Notre prochaine étape fut l’église Ste-Barbe-la-Grande-Martyre, tout aussi ancienne et enfoncée dans la terre. Nous y avons rencontré une famille moscovite, qui venait d’arriver pour faire un pèlerinage. Peu après, nous sommes passés par le Bazar antique, qui est conservé comme une relique de musée. Il s’étend près d’une ancienne mosquée désaffectée, qui date du temps de la domination ottomane et dont le toit est entièrement envahi par l’herbe. À côté, se dresse la statue – ou grand monument – de Périclès, remise en place en 2002.

Nous avons soupé à côté de la grande, belle église bien entretenue de St-Paul-Apôtre, située dans un quartier dortoir, entourée d’immeubles d’habitation et qui, à l’échelle grecque, couvre un grand territoire. En nous approchant, nous avons entendu un concert de voix d’enfants. Les enfants jouaient autour de l’église. Il y avait des enfants de tout âge, des bambins jusqu’aux adolescents, des enfants indépendants, des enfants avec leurs parents, des gens promenant leurs chiens, des rires et des cris continus d’enfants, des aboiements de chiens. Qu’il est bon de passer son enfance à côté d’une église!

Dimanche, nous avons prié en l’église de la Décapitation de la Vénérable Tête de Jean le Baptiseur de Notre Seigneur. Cette église a reçu le surnom affectueux d’ « église du père Nicolas ». C’est là que pendant longtemps le père Nicolas Planas récitait la Divine Liturgie. Il restait fidèle à l’ancien calendrier. Après sa mort en 1932, il fut canonisé par l’Église de Grèce. Nicolas Planas ressemble en quelque sorte à saint Jean de Cronstadt : il était aussi un prêtre marié et, notons-le, sa femme mourut jeune. Le zèle avec lequel l’Église de Grèce défendait l’ancien calendrier pour les offices est connu. L’État recourait même à la police pour obliger le clergé à passer au nouveau calendrier. Il allait jusqu’à raser de force la barbe des « prêtres vieux-calendaristes ». Quand on s’en est pris au père Nicolas et qu’on lui a demandé quel calendrier il observait, il a répondu qu’il suivait le calendrier céleste.

Après le dîner, nous avons visité l’Acropole, endroit célèbre dans le monde entier, ensemble de temples préchrétiens de dieux-idoles païens. Sur la colline principale de la ville d’Athènes s’élève une forteresse, si l’on peut s’exprimer ainsi. On y trouve le temple principal des « dieux » et, juste à côté, le temple de la « déesse » Athéna. Les bâtiments, en l’espace d’un millénaire, furent détruits, reconstruits, puis de nouveau détruits. Pendant les premiers siècles de l’ère chrétienne, il existait sur l’Acropole une église orthodoxe. À l’heure actuelle se dressent des colonnes, qui en délimitent le périmètre. Le plus important, lors d’une restauration, est d’utiliser les mêmes pierres, stèles, revêtements que ceux d’origine. Certaines parties des colonnes, des chapiteaux et d’autres parties ont été fabriquées selon le modèle antique, mais à partir de marbres tout à fait neufs.

Le lendemain, nous nous sommes envolés à Constantinople (Istanbul), ce qui fait une heure de vol. À l’aéroport d’Istanbul, ce qui nous a le plus frappés était la grande, voire l’énorme, masse de monde. Cette marée humaine bougeait, bourdonnait, s’étalait dans toutes les directions pour à nouveau se regrouper en une masse homogène, aussi bien à l’intérieur du bâtiment qu’à l’extérieur. Après s’être installé dans un appartement de cinq pièces, situé à 50 mètres de la célèbre tour vénitienne de Galata, construite en 1453, notre groupe s’est attablé pour élaborer un plan de visite des lieux saints et des monuments de la ville. C’est à ce moment que nous avons su que l’archimandrite Alexandre (Pigach), avec lequel nous étions convenus de nous rencontrer ici, était déjà arrivé de Moscou. Le soir, nous nous sommes promenés le long de la ravissante voie piétonnière d’Istanbul du nom d’avenue Istiklal (avenue de l’Indépendance), qui s’étend sur plus de trois kilomètres à partir de notre tour.

Le lendemain, visite de Ste-Sophie, illustre et très grande cathédrale orthodoxe du VIe siècle, que chaque orthodoxe rêve de visiter.

La consécration solennelle de la cathédrale le 27 décembre 537 fut le fait du patriarche Minas de Constantinople. Le ciel était couvert, mais les rares rayons du soleil qui traversaient la fenêtre de la coupole centrale donnaient l’impression d’élever cette dernière dans les airs, tandis que l’or de la mosaïque s’embrasait et prodiguait la lumière divine dorée à tous ceux qui étaient présents. On avait l’impression que ce n’était plus un musée, mais que se déroulait un office céleste où participaient les saints que l’on voit sur les icônes, ainsi que la cohorte céleste invisible de l’Église universelle.

La cathédrale est majestueuse, colossale, de grande capacité, et semble démesurée. Elle est si chaude dans ce pays désormais étranger, et si froide par l’absence d’offices religieux. Voilà ce que c’est que d’être un musée. Après la prise de la ville par les Ottomans, Ste-Sophie fut transformée en mosquée, et en 1935 elle a acquis le statut de musée. Elle est laissée à l’abandon, quoique des hordes de touristes y apportent de l’argent, comme de l’eau dans l’océan. Il faut supporter une longue queue pour acheter des billets. Les conséquences de cette manne financière ne sont pas visibles, bien qu’à côté une grande mosquée, qui est ouverte au culte tout en accueillant des touristes, soit en parfaite état. Il est vrai qu’il y a des échafaudages, qui occupent peut-être 1/20e de la cathédrale, mais le guide nous a dit qu’ils se trouvent au même endroit depuis dix ans, et qu’avant cela il y en avait à un autre endroit tout aussi longtemps. On a le cœur serré quand on voit ce sanctuaire dans un tel état de déréliction.

En 2007, une cohorte d’entrepreneurs et de politiciens américains influents ont fondé un mouvement pour rendre à la cathédrale son statut d’origine : Free Agia Sophia Council of America « Conseil américain pour la libération de Ste-Sophie », et sur Internet circule une pétition pour rendre Ste-Sophie au Patriarcat de Constantinople. Les Turcs, vraisemblablement en réaction, soulève maintenant la question au niveau gouvernemental de sa transformation en mosquée.

Nous avons visité la Citerne basilique, réserve d’eau potable construite pour Constantinople en 532, l’un des réservoirs souterrains les plus volumineux et les mieux conservés de Constantinople, qui ressemble superficiellement à un complexe palatial. Elle est située dans le centre historique, en face de Ste-Sophie. La Basilique gardait une réserve d’eau potable en cas de sécheresse ou de siège de la ville, l’eau y était acheminée par aqueduc. Les dimensions de l’installation souterraine : 145 m x 65 m, son volume : 80 000 mètres cubes d’eau. Le plafond voûté de la citerne est soutenu par 336 colonnes de 8 mètres de haut. Les murs ont été construits en brique ignifuge sur une largeur de 4 mètres et sont recouverts d’un enduit spécialement étanche.

À côté s’élève la Mosquée bleue ou Sultanahmet. Elle est immense et semble en grandeur ne pas céder le pas à Ste-Sophie. On la considère comme un modèle remarquable d’architecture islamique et mondiale. La mosquée se trouve dans le centre historique, au bord de la mer de Marmara, en face de Ste-Sophie. C’est un des symboles de la ville. C’est aussi là qu’on trouve les colonnes de l’empereur Théodose. Celui-ci avait fait venir l’une d’elles d’Égypte, tandis que l’autre fut érigée sur son ordre plus tard. La colonne de Constantin le Grand était autrefois surmontée de sa statue, mais plus tard elle fut enlevée et remplacée par le saint apôtre, mais celui-ci fut par la suite également enlevé. Maintenant, la colonne n’a plus de statue.

Nous avons visité le Grand Bazar, construit en 1464. Il est célèbre et est un des plus grands marchés couverts de la planète. C’est même une véritable petite ville, qui compte plus de 2500 boutiques, 40 hôtels, 58 rues, 22 portes, 2 mosquées, 1 école, et une multitude de restaurants, cafés, buvettes de toute sorte, ainsi que le palais de Topkapi, le palais des sultans ottomans.

Le palais de Topkapi est construit selon le principe des quatre cours, entourées d’une muraille et séparées les unes des autres. La porte principale, la Porte impériale, conduit à la première cour, qui abrite des bâtiments de service et des bâtiments auxiliaires. Plus loin, la deuxième cour abrite la Chancellerie (le Divan) et le Trésor. C’est la porte de la Félicité, qui sert d’entrée à la troisième cour. C’est là qu’on trouve le harem et les appartements intérieurs. Dans diverses salles des appartements intérieurs était installée l’école Enderun, centre de formation des cadres dirigeants. Dans la quatrième cour, il y a le kiosque d’Erevan, le kiosque de la terrasse (kiosque Sofa), le grand kiosque (kiosque Mecidiye), la tour Baslala, la mosquée Sofa, le kiosque des circoncisions, un pavillon pour la garde-robe et d’autres bâtiments. À l’heure actuelle, le palais de Topkapi est l’un des musées les plus connus dans le monde. Le nombre d’objets exposés au public atteint 65 000 unités, ce qui n’est que le dixième de l’ensemble de la collection du musée. Il y a entre autres la main de saint Jean-Baptiste, conservée dans un vaisseau en argent en forme de main humaine, le tout protégé par une cloche de verre. Sur le territoire du palais, il y a encore l’église Ste-Irène-Martyre, qui est l’église de l’impératrice byzantine, mais nous n’avons pas pu y entrer parce que, aux dires des gardiens, elle était en restauration.

Le jour suivant, visite des Îles des Princes : Kinaliada, Burgazada, Heybeliada, Adalar. Sur la deuxième île, a été construit le bâtiment d’un ancien séminaire fermé du Patriarcat. Le patriarche Bartholomée a engagé des pourparlers avec le gouvernement turc en vue de sa réouverture, mais pour le moment sans résultat.

 

On raconte que le bâtiment a été rendu à son propriétaire grec, mais ouvrir des écoles confessionnelles privées est interdit dans le pays.

L’île d’Adalar abrite le monastère St-Georges-le-Victorieux, où vivent deux moines. Des offices y sont tenus quotidiennement. À proximité s’étend le monastère du Hiérarque-St-Nicolas-de-Myre-le-Thaumaturge, où vivent en permanence un moine et un prêtre du clergé blanc. Sur le territoire du monastère se trouve la tombe des prisonniers de guerre russes de la campagne de Turquie au XIXe siècle. Le monument sur la tombe est surmonté d’une croix russe à huit pointes ; sur le socle pyramidal de la croix, une représentation en relief de l’aigle bicéphale, symbole étatique de la Russie. Notons qu’un vandale l’a abîmée en essayant de l’enlever du haut du monument.

Vendredi : visite du Patriarcat de Constantinople dans le quartier du Phanar. Nous avons pris un petit traversier pour aller sur l’autre rive de la Corne d’Or. Pendant que nous nous éloignions du quai, nous avons vu, couvrant un grand territoire, la très belle église bulgare St-Étienne-le-Premier-Martyr, du style classique de la fin du XIXe siècle avec de riches moulures. À proximité, de l’autre côté de la route, un bâtiment de deux étages. Au-dessus des fenêtres du second étage, sur le pourtour du bâtiment, il y a une inscription bien conservée en langue slave qui dit que ces édifices ont été construits par le peuple russe selon le désir du tsar pour le pieux peuple bulgare afin d’être offerts de façon désintéressée.

La résidence du Phanar se trouve dans le vieux quartier de Constantinople. C’est là qu’habite le Patriarche. On pourrait dire de lui qu’il porte sur ses épaules l’héritage des anciennes époques grecques glorieuses. En entrant dans une ruelle qui conduit au centre patriarcal, nous sommes passés devant une mosquée neuve en pierre ; et sur le territoire du Patriarcat, littéralement derrière le mur de la mosquée qui vient d’être construite, nous avons vu une autre mosquée. On a l’impression que ces mosquées ont été spécialement construites pour étouffer la présence orthodoxe à cet endroit. Le territoire du Patriarcat est tout petit, peut-être 250 m sur 80 m. Il contient l’église St-Georges-le-Victorieux et un bâtiment neuf de trois étages qui occupe presque tout le territoire. C’est naturellement une ville, mais d’une étroitesse inimaginable : le parvis devant l’église fait 10 m sur 10 m. Incroyable ! Nous sommes entrés dans l’église, que j’avais vue de nombreuses fois en photo et en vidéo. Elle est petite, la basilique fait à peu près 30 m sur 15 m. L’iconostase, exécutée dans le style baroque, est recouverte de dorures, comme il sied ; mais l’or a disparu en de nombreux endroits, et l’on ne voit pas de trace de restauration.

L’icône principale de saint Georges est placée à gauche de l’iconostase, à l’inverse de la tradition russe, où on la met à droite. Dans la partie nord de l’église sont conservées trois châsses contenant de saintes reliques : celles de Basile le Grand, de Grégoire le Théologien et de Jean Chrysostome ; et dans la partie sud, celles de Solomonie Maccabée, de Théophanie et d’Euphémie. Au centre à droite a été placé le trône du Patriarche, qui est surélevé sur une estrade de cinq marches et fait face au nord en faisant un angle droit avec l’autel – c’est ainsi que sont installés les trônes épiscopaux dans toutes les églises grecques. Dans les églises russes, par exemple, le trône, s’il y en a un, fait face au nord-est de façon que le Patriarche fasse face à l’autel du Seigneur.
On ne voit pas de vie monastique ou d’activités administratives, peut-être y en a-t-il à l’intérieur des bâtiments, où, bien évidemment, on n’entre pas sans accord préalable. Dehors, quelques groupes de personnes s’affairent : des prêtres en soutane portant des kamilavkions au sommet élargi – on dirait de petits toits – des hommes laïcs en costume noir et cravate, des femmes en habit chrétien. Apparemment, ils attendent d’être reçus par le Patriarche.

Le lendemain, samedi : l’église du VIe siècle St-Georges-le-Victorieux, dite Hors-les-Murs. Nous avons découvert une petite église de pierre à trois coupoles sans croix, transformée en musée. Elle est célèbre aujourd’hui par ce qu’elle renferme beaucoup de vieilles mosaïques qui n’ont pas été détruites, ainsi que de vieilles fresques, quoique dans un état déplorable. Elle est construite dans le style grec, avec le narthex, qui fait toute la largeur de l’église avec un portique hexastyle, et des baies, que les Turcs ont bâties. Ceux-ci n’ont laissé qu’une seule porte d’entrée. Le narthex et la terrasse sont recouverts de fresques. À l’intérieur de l’église, rien n’a été conservé, même pas les peintures murales. Tout ce qui reste, ce sont de gigantesques icônes en mosaïque représentant le Sauveur et la Mère de Dieu des pieds à la tête, avec le Christ à gauche et la Mère de Dieu à droite.

Après la visite de l’église, nous nous sommes hâtés vers la tour Galata, où nous avons rencontré le sous-diacre Justin et son fils Luke. Notre groupe de pèlerins a encore grossi. Cette tour a été construite pour avertir la ville de l’arrivée de l’ennemi : on voit d’en haut les deux rives du Bosphore et la Corne d’Or. Les gardiens y allumaient un grand feu, et toute la ville était mise au courant du danger imminent. Cette tour sert actuellement de site d’observation pour touristes : on y embrasse toute la ville du regard. Nous avions découvert sur Internet qu’il y avait dans notre quartier trois églises russes construites sur des toits d’immeuble. Mgr Irénée nous a donné comme tâche de les trouver. J’ai fait le tour de la tour et ai été étonné d’apercevoir des coupoles qui ressemblaient à des coupoles russes. Après examen des photos trouvées sur Internet, Son Excellence a examiné le quartier et a trouvé les églises. Elles se sont révélées être des metochions du monastère St-Panteleimon, du skit russe St-André et du skit russe St-Élie du mont Athos. Les Grecs se sont approprié les skits il y a des dizaines d’années, le metochion du skit St-André n’est plus en service, tandis qu’à St-Élie officie un vieux prêtre quand il n’est pas malade. Lors des fêtes paroissiales, les prêtres concélèbrent.

Un groupe de pèlerins s’est ensuite dirigé vers la place Taksim, aujourd’hui populaire, où des gens manifestent continuellement. Mais ce n’est pas pour regarder les manifestations qu’ils y sont allés, mais pour examiner la plus grande église grecque en service, l’église de la Ste-Trinité, près de cette place. Elle était ouverte, malgré l’heure tardive. C’est une église à trois coupoles, de taille moyenne, beaucoup plus petite que les cathédrales russes de diocèses ordinaires. L’architecture des coupoles est de style uniate, avec deux tours surmontées de petites coupoles au-dessus de l’entrée, qui symbolisent les pouvoirs du pape de Rome, les pouvoirs temporel et spirituel. C’est dans ce même style qu’a été construite, par exemple, la cathédrale de la Trinité de la laure St-Alexandre-Nevski à Saint-Pétersbourg. Et ce qui a inspiré ici les constructeurs de cette époque n’est pas connu ; il y a en Grèce d’autres églises de ce style.

Le jour de la Nativité de la Mère de Dieu, nous sommes allés, après entente préalable, au metochion du monastère St-Panteleimon. La lecture des heures et le temps des confessions commençaient. J’ai fait connaissance avec le prêtre, qui nous a invités à la Communion aux saintes espèces. Son Excellence a chanté dans la chorale. Après que je les ai confessés, nos paroissiens ont également communié. Le service s’est déroulé avec grandes piété et harmonie, pendant que la chorale chantait avec enthousiasme. Après la panikhide en mémoire des défunts chrétiens orthodoxes, le prêtre nous a invités à des agapes fraternelles. Là, nous avons fait connaissance avec de nombreux paroissiens, qui soit étaient des immigrants, soit travaillaient à Istanbul.

C’est une paroisse jeune (ou rajeunie), grâce à des Russes récemment installés, pleine de force et capable de porter la Lumière de la vérité du Christ dans cette ville ancienne. Les enfants grandissent auprès de l’église, maîtrisent parfaitement le russe et l’utilise couramment à l’église.

Après les agapes dans le bureau du prêtre, le hiéromoine Stéphane, nous avons eu une longue conversation cordiale sur la vie paroissiale au mont Athos et au Canada, sur des gens que nous connaissions en commun et sur des demandes de prières mutuelles. Dans le cabinet du recteur (qui, en sus, sert de chambre baptismale), au centre même de l’iconostase, nous avons vu une icône du Canada. Cette Synaxe des Hiérarques de Kiev avait été montée par le protodiacre Nazaire, secrétaire de notre diocèse, et offerte par l’Église orthodoxe d’Ukraine au Canada au Patriarche de Constantinople Bartholomée. Celui-ci, à son tour, en a fait don au metochion lors d’une visite fraternelle.

Le lendemain, nous sommes partis pour Athènes en autobus en passant par le nord de la Turquie et toute la Grèce, du nord du pays jusqu’à la capitale. Nous avons passé 4 heures en territoire turc, moment qui nous a laissé de très belles impressions. Le trajet de 16 heures en autobus nous a fait l’effet d’une promenade très très agréable, il nous avait été conseillé par des gens qui étaient au courant. Nous avons fait connaissance avec la Turquie continentale et la Grèce, nous avons admiré des paysages superbes et des villes du pays. Pendant les arrêts fréquents du voyage, nous avons pu sentir l’hospitalité des habitants. Les villes de Turquie sont très grandes, elles donnent l’impression d’avoir été construites à neuf, restaurées, remplies de mosquées neuves. À l’opposé, les villes grecques – des constructions du milieu du XXe siècle – ont peu d’églises et sont peu peuplées. Sur le territoire grec, nous nous sommes arrêtés, en plus des cas où il fallait respecter l’horaire habituel de la ligne, à peu près tous les 50 kilomètres pour payer le trajet – de 4,60 à 6,60 euros à chaque fois.

Quand nous sommes arrivés à Athènes, nous avons trouvé, non loin du Parlement, l’église russe de la Ste-Trinité. Cette église a été bâtie sur les fondations d’une ancienne église chrétienne et relevée grâce aux travaux du chef de la mission spirituelle russe en Grèce, l’archimandrite Antonin (Kapoustine) avec l’aide de l’empereur russe Alexandre après la libération de la Grèce du joug ottoman. L’église fut consacrée en 1855. On y trouve trois autels : l’autel principal, celui de la très Sainte-Trinité ; un à gauche, celui du juste Nicodème ; un à droite, celui du hiérarque Nicolas le Thaumaturge. L’iconostase, haute, est de style russe et faite de marbre clair du Paros et du Pentélique. Il est opportun de dire que la Russie à ce moment-là a énormément aidé les Grecs dans la restauration des bâtiments et des objets sacrés orthodoxes, ceci est visible à chaque pas que l’on fait et ce, dans tout le pays : çà et là, une église a été érigée, une iconostase taillée, une icône ou des objets de culte offerts – tout est soigneusement respecté et conservé depuis ce temps-là par la Russie impériale. L’église était déjà fermée, mais nous avons trouvé des paroissiens qui ne s’étaient pas encore éloignés des abords l’église et qui discutaient entre eux. À nos questions portant sur les églises russes ils ont répondu qu’il y en avait beaucoup. Les femmes nous ont raconté avec assurance que la diaspora russe dispose non seulement d’anciennes, mais aussi d’églises neuves.

Je voudrais ici éclaircir quelques points de droit canonique. Si sur le territoire d’une église autocéphale locale apparaissent des paroisses d’autres églises locales, alors ces paroisses font partie de l’Église locale du pays où elles se trouvent, bien qu’elles puissent suivre certaines de leurs traditions nationales : de sorte que les paroisses russes en Grèce sont russes de cœur et de tradition, tout en étant du ressort de l’Église autocéphale de Grèce.

Le dernier jour sur l’ancienne terre grecque a été consacré à la visite du monastère féminin St-Nectaire-d’Égine sur l’île d’Égine.

Cela fait 20 minutes de trajet à bord du transporteur Raketa aux ailerons sous-marins, le même temps ensuite par autobus, et nous sommes au monastère. Mgr Irénée y est allé il y a 30 ans, et l’évêque ne l’a pas reconnu. Tout y a changé pour le mieux. On a construit une grande cathédrale, dont Son Excellence a vu les fondations, et de nouvelles cellules pour les résidantes. De la propreté et de l’ordre partout, des fleurs, des palmiers, comme au Royaume des Cieux. Nous étions partis d’Athènes avec deux Russes d’âge moyen vénérer les reliques du hiérarque Nectaire, miraculeuses et exhalant du parfum. Son Excellence a vénéré ce saint toute sa vie et l’un des principaux buts du pèlerinage était de prier devant ses reliques.

L’île d’Égine se trouve dans le golfe Saronique et avait dès le Moyen Âge 365 monastères, un par jour de l’année. L’île est connue justement à cause du monastère du hiérarque Nectaire, qu’il a construit en 1904-1910. Saint Nectaire est lui-même originaire d’Égypte et a vécu à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. Quand il a été ordonné évêque, il a aussitôt été calomnié, renvoyé et interdit de célébrer des offices. Il a déménagé en Grèce, mais avec la réputation qu’il traînait on ne l’accueillait nulle part. Longtemps après, il est devenu professeur dans une école. Par sa grande piété il a formé de nombreux enfants spirituels, et s’est ensuite attelé, avec l’aide de religieuses, à la construction d’un monastère. Il a passé les douze dernières années de sa vie dans le monastère qu’il avait construit et a composé de nombreux poèmes et chants spirituels, dont certains sont maintenant édités en six tomes. Il a planté 5000 cèdres sur l’île. Tout en plantant les arbres, il étudiait, faisant écho au psalmiste David : « Que tout ce qui respire loue le Seigneur ! » Il a fait livrer sur Égine des pistachiers, de sorte que sur l’île les noix de pistache sont maintenant commercialisées dans tous les magasins, restaurants, boutiques et autres endroits.

Nous avons découvert une cathédrale majestueuse neuve, propre et soignée, tout comme le monastère.

Dans l’église se déroulait un office : des pèlerins roumains à genoux célébraient un acathiste au hiérarque Nectaire dans une chapelle intérieure devant ses reliques. De nombreuses personnes qui pouvaient l’atteindre ont tendu le bras, leur foulard ou leur croix vers la châsse en argent du hiérarque, qui était décorée d’illustrations en relief de sa vie ; et c’est ainsi que nous avons prié pendant tout le service. Nous nous sommes joints au service, et bien que nous ne comprenions pas la plupart des mots, saint Nectaire nous a à partir du cœur pur de ces pèlerins instillé la compréhension, et nous avons chanté ensemble l’Alleluia. À la fin des prières, Son Excellence a dirigé l’acathiste en slavon, que notre groupe, sans se presser et en s’appliquant, a chanté en chœur.

Après nous être de nouveau inclinés devant les saintes reliques, nous nous sommes dirigés vers d’autres reliques, qui se trouvaient dans la cathédrale et dans le « vieux » monastère. C’est dans la cathédrale même que nous avons eu confirmation que le monde est petit et que les orthodoxes sont comme une grande famille, bien que dispersée sur des continents différents. Une dame s’est approchée de nous après avoir entendu que nous étions des Russes de Montréal. Apprenant le nom du recteur, elle nous a parlé de son ami, qui va justement à notre cathédrale de Sts-Pierre-et-Paul. Le prêtre le connaît bien, même de nom.

Les bâtiments du vieux monastère, qui abritent la sépulture et la cellule de saint Nectaire, se trouvent à plus de dix mètres au-dessus du niveau de la cathédrale. Là, dans une église, se trouve le crâne du hiérarque, conservé séparément de ses reliques dans une mitre en argent spécialement façonnée. Dans la cellule du hiérarque une religieuse russe était de garde. Elle est originaire d’Ekaterinbourg et nous pensons que saint Nectaire l’a spécialement envoyée en service ce jour-là. Elle nous a parlé de la vie sainte de l’évêque Nectaire, nous a montré ses affaires personnelles, dont beaucoup ont été fabriquées de ses propres mains, et nous a invités à prendre le thé avec un prêtre-pèlerin grec. Après avoir pris le thé et fait connaissance avec des prêtres et d’autres pèlerins, nous avons entendu la femme d’un prêtre dire avec inspiration, après avoir reçu la bénédiction de nos prêtres servants avec des larmes de joie : « Russes, nous vous aimons beaucoup pour votre foi sincère. » Ceci fut plus fort que toutes les louanges envers le pieux peuple russe.

Nous avons passé la journée entière au monastère et sommes revenus à Athènes. Nous avons remercié le Seigneur Dieu pour cet heureux pèlerinage et croyons que les prières du hiérarque Nectaire, évêque d’Égine, nous ont accompagnés partout.

Nous avons rempli le but principal de notre pèlerinage, et le lendemain avons pris le chemin du retour en avion vers Montréal.

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