(original en anglais ici)

Une église modeste, dans une rue modeste de Montréal sera le centre de l’attention cet automne 2007 et ce, à juste titre. La Cathédrale des Saints Pierre et Paul célèbre son centenaire et sa 82ème année à cet endroit, sur la rue Champlain, à l’angle de René Lévesque. Certains relateront l’histoire de l’église avec des faits et des chiffres, pour ma part, étant l’une de ses paroissiennes aînées, j’ai plusieurs souvenirs qui couvrent les trois quarts de cette période. Ces souvenirs coïncident avec la période allantde mon enfance à l’âge adulte et affectent ainsi mon interprétation des événements et des personnalités.

Je suis heureuse de pouvoir contribuer à l’histoire de notre paroisse. Si mes souvenirs sont basés sur ma mémoire, grâce à l’ajout de quelques archives venant de ma famille et de discussions avec des amis qui ont passé par la même voie, au lieu de donner un compte rendu séquentiel complet, je me contenterai de raconter mon expérience au fil des décennies et particulièrement durant les années trente et quarante, moins connues. Moi, pour qui cette cathédrale a toujours été un point d’ancrage spirituel et un droit de passage inévitable où tout a eu lieu. Je ne tenterai pas d’interpréter ou de décrire les aspects strictement ecclésiastiques de l’histoire de notre église, mais partagerai simplement mon expérience de la vie paroissiale au fil des ans.

 J’ai été baptisé à la Cathédrale des Saints Pierre et Paul, à la fin des années vingt. Par la suite, j’y ai été mariée, mes enfants et mes petits ­enfants y ont été baptisés et mes proches enterrés, le tout conformément aux rituels intemporels de l’église. Enfant, dans les années trente, l’église était pour moi pleine de mystères ­visuels, auditifs et même olfactifs. C’était aussi un lieu qui exigeait une patience infinie pour supporter les longs services. En ces temps­là, il nous fallait à ma mère, mes deux sœurs et moi-­même, plus d’une heure pour nous rendre à l’église en tramway, de notre maison dans l’ouest de Montréal. Parfois, il nous arrivait de nous arrêter en cours de route, parce que je souffrais du mal des transports! Une fois arrivés, nous entrions dans un autre monde, loin de notre vie quotidienne. Le point culminant du calendrier de l’église étaient bien sûr, le Carême et Pâques qui restent parmi mes souvenirs les plus vifs. Mes amis de la communauté anglophone, dans laquelle je vivais, n’avaient aucune expérience comparable, ce qui me donnait le sentiment d’être à la fois plus enrichie et différente d’eux. Au fil du temps, j’ai appris à apprécier de plus en plus, les dons particuliers de l’orthodoxie dans son espace­temps, sa musique et son art sacrés. Notre église a été un intendant fidèle des traditions orthodoxes, grâce au dévouement de nombreux paroissiens et du clergé, pendant cette période de cent ans.

Humainement, la paroisse a connu des hauts et des bas dont j’ai été témoin. Il me semble toutefois,
que tout au long des années, la paroisse a toujours veillé à ce que les opinions divergentes mineures, n’enfreignent pas sur l’ objectif supérieur de l’église. Certaines personnes merveilleuses ont participé à la croissance de la cathédrale, ceux dont je parlerai ici, sont uniquement ceux que je connaissais personnellement. Presque tous étaient originaires de Russie ou d’ Ukraine et appartenaient à tous les horizons de la vie, formant ce qui peut être décrit comme trois vagues d’immigration différentes, en grande partie, en réponse à des événements politiques en Russie et en Europe.

Dans les années trente, les membres de la paroisse que j’ai connus étaient surtout des immigrants avec leurs enfants qui étaient arrivés au Canada à la recherche d’ une meilleure vie avant 1920. Leur lutte pour s’adapter et survivre dans un nouveau pays était plus que réelle. Une amie, dont le père était arrivé ici avant la révolution de 1917, m’a raconté qu’il et tant d’autres dans une situation similaire, ne pouvait mettre que quelques sous sur le plateau de collecte du dimanche. Leurs efforts pour nourrir et vêtir leurs enfants, sans aide, ni subventions du gouvernement, représentaient une charge constante. Trouver un emploi, lorsqu’on ne connaissait ni l’anglais, ni le français, n’était pas chose facile. Souvent, les familles avaient été séparées pendant des années, pendant que les maris, arrivés les premiers, tentaient d’économiser assez d’argent pour pouvoir faire venir leurs épouses et parfois leurs jeunes enfants, du vieux pays. Ce sont ces gens­ là qui, les premiers, ont formé notre église et à qui nous devons beaucoup pour leur vision, leur détermination et leur fardeau du financement de l’église, année après année. Leurs enfants étant mes contemporains, j’ai beaucoup entendu parlé de leurs jeunes années difficiles et des sacrifices de leurs parents.

La révolution russe de 1917 et la guerre civile qui a suivi, ont apporté une ruée d’émigration en provenance de Russie, principalement par le biais de l’Europe, mais aussi de la Chine, et parmi eux un certain nombre de réfugiés ont fait leur chemin vers le Canada. La paroisse d’origine a ainsi augmenté en nombre au point tel, qu’ il avait fallu acheter notre église actuelle, auprès de la communauté anglicane en 1925, afin de mieux accueillir tous les membres – ce qui en soit, est un véritable acte de foi en l’avenir et un symbole de détermination à vouloir perpétuer une riche tradition. Mes propres parents étaient arrivés à Montréal en 1925, en provenance de Russie via l’Angleterre. Ma mère, Ekaterina Sémionovna Lawes, était d’Arkhangelsk, dans le nord de la Russie. Alors qu’elle était jeune, le père Jean de Cronstadt avait visité Arkhangelsk depuis sa base d’attache à Saint­ Pétersbourg.  S’adressant à une foule de personnes, il a pointé ma mère, une fille de neuf ans et lui a dit: “Vous ferez beaucoup pour l’église”. Ces mots se sont avérés prophétiques ou autrement, ma mère aurait estimé qu’il était de son devoir d’en être à la hauteur. Dés son arrivée, de l’été 1925, à sa mort en 1978, elle a fait de notre église, sa plus grande responsabilité après sa famille. Grâce à ses compétences organisationnelles considérables, accompagnée d’un noyau de femmes énergiques et avec le soutien du père Inna Kibikov, le prêtre de l’époque, elle a créé les Soeurs de Sainte­ Catherine en 1934, alors qu’elle avait 39 ans et a consacré plus de 30 ans de sa vie à sa présidence.

Mon père, un anglais de naissance qui parlait couramment le russe, pour avoir vécu cinq ans en Russie, avait soutenu pleinement les efforts de ma mère. Je me souviens distinctement de ma mère, alors qu’elle préparait ses discours pour les soeurs (dont les membres, à un moment, atteignaient 100 personnes). La lecture de ses notes à haute voix, dans notre salon, commençait par le familier “Dorogiye Syostri”, “Chers Sœurs”. Je suppose que juste au ton portant de sa voix, elle avait réussi à implanter en elles la crainte de Dieu. Quand elle revenait à la maison, après les réunions, je me souviens d’elle allongée sur le canapé avec un chiffon humide sur son front et prenant quelques gouttes de “valerianka”.

Les réunions du comité des Soeurs étaient moins pénibles, se passaient régulièrement, avec la participation de Matushka Piotrowsky, T.S. Jacob, A.S. Mitianin, L.L. Getopan rejoints par d’autres, tels que J.Orlow, E. Pimenoff et Mme Demidovich, à différents moments. Elles organisaient des activités afin  de ramasser des fonds, pour aider à payer l’hypothèque de l’église et d’autres dépenses par le biais de concerts, de bazars, de “yolkas”, blinis, cafés, etc, tout comme aujourd’hui. Les Sœurs portaient des tuniques colorées, durant les dîners traditionnels ou les concerts, tout comme le font encore aujourd’hui, nos choristes. Souvent, pendant les concerts, ma mère jouait sur un très vieux piano et Mme Archer chantait des chansons folkloriques d’une voix gutturale, rendant tous nostalgique de la mère patrie. Outre la collecte de fonds, les sœurs se soutenaient les unes les autres en cas de maladie ou autres moments difficiles dans leur vie.

En 1937, lors du centenaire de la commémoration de Pouchkine, une célébration a eu lieu dans le hall
de l’église, avec essentiellement les talents de la paroisse. Un autre événement avait été célébré au cent cinquantième anniversaire du poète au Victoria Hall, Westmount en 1987. Dans le cas précédent, un discours sur Pouchkine avait été donnée par le professeur Babkin, des extraits des œuvres de Pouchkine avaient été mis en scène et des airs d’opéra avaient été chantés. Dans un journal de l’époque à Montréal apparaissait ce qui suit: “Le chant, qu’il s’agisse de la chorale de la cathédrale, sous la direction de N.I.Koursky ou des solistes, était d’une simplicité et d’une beauté exceptionnelles. La duchesse de Leuchtenberg a été admirée dans le rôle de Liza dans «La Dame de Pique », et la chanson de rue de « La Sirène » et les duos où elle­ même et Nina Arbousoff chantaient, ont été chaleureusement apprécié par le public. M. Rodomar et George Youmatoff étaient excellents dans les extraits de «La Dame de Pique » et d’ «Eugène Onéguine».

Avant la deuxième guerre mondiale, durant les années de dépression et de chômage ajouté aux difficultés de nombreux paroissiens, une société de secours mutuel a vu le jour sous la forme d’une confrérie qui a offert son aide. Je ne savais pas grand­-chose sur cette société, à part le fait qu’ils avaient admis les femmes, ce qui me semblait très généreux. Ils servaient également un dîner à la paroisse chaque année, la semaine suivant Pâques. Ils ont également contribué à la caisse de l’église et plus récemment, ont offert les beaux lustres qui ornent notre cathédrale.

Je présente ici quelques extraits que j’ai traduits de lettres écrites dans les années 1930 par ma mère à mon père, qui passait deux ou trois mois en Europe chaque hiver, dans le cadre de son activité de transport maritime. Tout en démontrant de façon bavarde son implication personnelle à l’église, ses lettres révèlent également un aperçu des événements et des préoccupations de la paroisse dans son ensemble:

1932 ­ … Aujourd’hui, j’ai une réunion importante à l’église, nous organisons une journée de l’enfant russe et puisque je suis décidée à aider les enfants dans le besoin en Russie, je vais probablement être en charge de tout cela. Ils ont tous convenu de m’élire présidente de cette journée spéciale, je me demande comment cela va se passer. Tu m’aideras, n’est­-ce pas? Je veux organiser un concert pour les enfants afin que nos paroissiens s’impliquent. Je vais avoir beaucoup de travail à faire, mais cela vaut la peine d’essayer.

1933 – 30 JanvierVendredi, j’ai assisté à une conférence à l’église donnée par le professeur Babkin sur “La vie et la mort”, c’était très intéressant. Bien sûr, tout a été examinée d’un point de vue physiologique, je t’en parlerai plus tard. Ensuite, il y avait le thé et de la danse. Je suis partie tôt et j’étais de retour à la maison vers minuit.

1935 ­ 13 Janvier. Hier, c’était le bal de notre nouvelle année et une grande foule s’est rassemblée. Ils étaient venus en très grand nombre, je n’avais jamais vu une telle foule dans notre salle auparavant, c’était tout à fait extraordinaire. J’étais en charge de l’argent etc et comme Ivan Klementievich Pimenoff n’était pas là, j’ai dû rester jusqu’à la fin pour recueillir tout l’argent. Ça a fini à quatre heures du matin. Je n’ai dansé avec personne, j’ai été tellement occupée avec le buffet. [ O.W. ] Rodomar m’a reconduit à la maison et je n’ai pas réussi à ouvrir la porte. Il faisait très froid et j’avais ce sac plein d’argent dans mes mains -­ environ 200 $. Peux-tu imaginer? A cinq heures du matin, je ne pouvais pas entrer dans la maison avec un sac d’argent dans mes mains. J’ai continué à sonner mais il n’y avait pas de réponse. Alors j’ai commencé à frapper à la fenêtre de la cuisine, Toby m’a entendu et s’est mis à aboyer furieusement.

1935 – 20 JanvierJe ne suis pas allée à l’église aujourd’hui, même si j’aurais dû, surtout que tout n’est pas encore en ordre après le bal. Tout le monde est très satisfait du résultat, je pense que nous avons fait un bénéfice de 200 $. Tu sais, Ivan Klimentievich Pimenoff a rencontré Hallword qui lui a donné une contribution de 775 $. Nos finances de l’église se sont vraiment améliorées. Cette semaine Leven se consacre à l’organisation d’un concert chez Ogilvy, ils ont offert leur salle gratuitement. Le chœur et un quatuor se produiront et Kisa Babkin dansera.

1936 ­ 28 Janvier. Tu sais … j’ai eu une réunion difficile dimanche . J’ai fait un discours si enflammé [ aux Soeurs ] que je me suis moi­même surprise. Après quoi, mon cœur battait la chamade et je me sentais très fatiguée. Deux sœurs se sont disputées et j’ai été forcée d’intervenir. Les sœurs étaient satisfaites de mon discours, mais moi, je ne l’étais pas.

1937 – 18 JanvierEt le dimanche, hier, je suis allée à l’église le matin, nous avons dîné, puis la fameuse rencontre que je redoutais, même lorsque t’étais encore ici, a eu lieu. Elle a commencé à une heure et s’est terminée à près de six heures. C’était horrible, parfois même effrayant ; la police est arrivée, mais on leur a demandé de partir. Ils [ les membres ] criaient et s’obstinaient aussi fort qu’ils le pouvaient. Plus tard, au milieu de la réunion ,  M. X et M. Y  et leurs compagnons sont partis, il leur était hors de question de rester. … Quand les responsables du scandale sont partis, les choses se sont calmées et la réunion a continué. Sur les 65 membres, douze sont partis, de sorte que la réunion était encore valide; une nouvelle responsable (starosta) a été élue et un nouveau comité aussi. J’étais très fatiguée, ma tête allait éclater et quand nous sommes partis, nous sommes allés dîner chez les Nesvadba. Nous avons dansé et je suis rentrée à minuit.

Apprendre à diriger des réunions démocratiques avec la procédure parlementaire, ne s’est pas passé du jour au lendemain. Mais je me souviens, que lorsque j’étais devenue membre, les cris de M.A.B.Jarcovsky “ti-che” (dou­cement!) étaient très efficaces!

La deuxième guerre mondiale qui avait débutée en 1939, a apporté beaucoup de changements dans notre vie paroissiale. De là, découlaient naturellement de nombreux changements en cours dans le pays dans son ensemble ­ l’apparition d’uniformes militaires, le rationnement alimentaire, la collecte de fonds pour les pays déchirés par la guerre, y compris l’URSS, une alliée dans la guerre, bien que généralement perçue comme une ennemi idéologique. Dans les années trente et quarante, notre chœur, d’abord sous la direction de N.I. Koursky, puis sous O.W. Rodomar, a donné des concerts pour lever des fonds, à la fois pour notre église et pour diverses causes de guerre, créant ainsi des connexions avec les communautés de notre ville. Des journaux se sont empressés de faire des louanges quant à la qualité de notre chorale. Mes deux sœurs, Irina et Nina, faisaient partie du chœur et ont participé à des concerts dans divers lieux à Montréal ­dans la salle Tudor chez Ogilvy, dans différentes églises protestantes et à Ottawa où elles ont chanté pour “l’aide à la Russie”. Les femmes de chœur étaient vêtues de belles tuniques de velour bleu, comme le montrent les photos de l’époque. Marie (Harris) et Jenny (Karas) Boichuk, nos paroissiennes, ont été parmi les premières choristes, alors qu’elles étaient à peine adolescente. Notre récente présidente des Soeurs, Olga Lambutsky, a également été choriste pendant de nombreuses années.

Un article découpé dans un journal Montréalais décrivait un concert que notre chorale a donné à l’église de l’apôtre Saint­ Jacques vers 1937. L’auteur écrit: «La performance de cette chorale est étonnante. On a peine à imaginer qu’il s’agisse de voix individuelles, mais seulement d’un ensemble homogène. M. N.I.Koursky a des chanteurs bien disciplinés qui lui répondent d’une seule voix. En outre, le chant est absolument russe dans le caractère et le chœur permet à ses auditeurs de se rendre compte à quel point une langue et sa culture jouent un rôle important dans le cadre de l’art musical.”

Un mot concernant Oleg Vladimirovitch Rodomar, le successeur de N.I.Koursky. Il n’était pas seulement le directeur de la chorale pour un grand nombre d’années, pour moi, il était le cœur et l’âme de notre communauté de l’église. Avec ses enthousiasmes féroces et une connaissance intime de l’histoire de l’église et de ses affaires, il semblait toujours une sorte de Boris Godounov, mais avec une voix de ténor et un bon cœur. Il était passionnément impliqué dans tous les aspects de la vie de l’église, des affaires locales à celles de l’Amérique du Nord. Il était également bien connu de la communauté de Montréal en tant que chef d’entreprise accompli. Il était devenu président de Philips Industries à Toronto après son poste à la tête de l’administration du rationnement. En 1945, il avait été nommé Officier de l’Empire britannique pour son travail de guerre. Son déménagement à Toronto après la guerre, a été une grande perte pour notre paroisse.

Pendant les années de guerre (1939­-1945), le ton de notre société dans son ensemble est devenu inévitablement plus grave, concentré sur l’effort de guerre. Bien que nous ayons été épargnés des combats sur notre sol, beaucoup de nos pères, fils et frères, avaient été combattants bénévoles en Europe. Des sous­marins allemands apparus dans le Saint­ Laurent, représentaient une menace pour le Canada qui n’était pas préparé à la guerre et le pays a dû remédier à la situation afin de devenir un partenaire militaire efficace des Alliés.

Dans cette atmosphère inquiétante, notre paroisse poursuivait ses activités régulières: école paroissiale le samedi; événements sociaux; la bibliothèque grandissait sous la direction de A.B.Jarcovsky; les banquets annuels, les conférences données par des paroissiens éminents tels que le professeur BA Babkin, un physiologiste ayant travaillé avec Pavlov à Saint-Pétersbourg et qui était maintenant à l’Université McGill.

Mon père, qui avait passé sa vie dans le domaine du transport, depuis son temps passé en Russie du Nord (1914­-1919), avait été invité à devenir le représentant à Washington du Conseil maritime du Canada, pour aider à la disposition des navires alliés dans la guerre. En conséquence, ma famille a déménagé à Washington DC au début de 1942 et y est resté jusqu’à ce que la guerre soit finie. Je suis restée là jusqu’en 1948 pour terminer mes études. Ma mère, même étant loin de Montréal, a continué de diriger les Soeurs.

La fin de la guerre a provoqué la venue au Canada, dans notre ville et notre paroisse, de personnes déplacées d’ Europe, notamment d’ Europe de l’Est. Certains nouveaux arrivants venus d’autres juridictions orthodoxes d’Europe ont choisi d’y rester. A la fin des années 40 et tout au long des années 50, un grand nombre d’ immigrants sont arrivés et ont immensément enrichi notre vie paroissiale. Personnellement, j’ai été l’une des bénéficiaires en ce que mon futur mari, Andrei, ait été parmi les nouveaux arrivants. Nous fréquentions ensemble le club pour les jeunes de l’église et deux ans plus tard, en 1951, nous avons été mariés par le père Oleg Boldireff. Le Père Oleg était imprenable pour souhaiter la bienvenue aux nouveaux paroissiens et son accueil et son enthousiasme étaient contagieux. Il savait comment mobiliser les gens pour qu’ils s’impliquent.

Moi, qui suis en général, un orateur public réticent, il m’a convaincu de faire une conférence sur l’histoire du Canada en russe pour les « nouveaux Canadiens». Aussi, il m’a proposé de donner des leçons d’anglais chez moi, pour un groupe de nouveaux venus. Beaucoup de ces «nouveaux Canadiens» étaient arrivés par contrats de travail pour une année et n’avaient aucun soutien gouvernemental, en plus de devoir accepter un style de vie qui leur était étranger. La plupart étaient très instruits et ont apporté une nouvelle impulsion à notre vie paroissiale. Avant leur arrivée, notre paroisse s’était amoindrie par des mariages internes et une réduction du flux de sang neuf.

À la fin des années quarante, nos jeunes parlaient anglais pour la plupart, et pour cette raison, étaient intéressés à s’affilier à un groupe nord-­américain appelé les Federated Orthodox Clubs of America (Clubs fédérés russes des orthodoxes d’Amérique), appelés FROC ou tout simplement le club “R”. Nous y avons travaillé pendant environ quatre ou cinq ans avec un maximum de vingt­ cinq membres, dont Charles et Vera Olshevsky et quatre membres de la famille Boichuk. Nous avons même organisé un congrès de Nord de l’État de New York ici à Montréal. Notre objectif était de préserver la foi orthodoxe vivante à travers la communion sociale et les expériences partagées dans la langue anglaise. En fin de compte, nous avons dû arrêter notre activité quand il était devenu clair que les nouveaux arrivants ne se sentaient pas le besoin de se joindre à nous. Notre héritage pour l’église aura été le baptistère que nous avons acheté avec le reste de nos fonds. La nouvelle jeunesse préférait rejoindre les Scouts, dirigés par le Père Boldireff. Certains, anciens et nouveaux, ont été attirés par les cours de danse que la danseuse de ballet, la notoire Ludmila Chiraev, avait organisé à Montréal. Son entreprise est finalement devenue les Grands Ballets Canadiens et son héritage lui aura survécu.

Parmi les nouveaux venus, accueillis dans les années cinquante et qui sont encore en grande partie avec nous aujourd’hui étaient les Koshits Marina (Kartashov) et sa sœur, Elena (Lebedeff), les Vinogradov, les Kaminsky, les Mogiljansky, les Woinowsky-Krieger, les Slivitzky, les Levtchuk, les Feohari, les Cholmsky, les Rumin, les Miklachevsky, les Gribovsky, les Klimoff (un frère musicien, l’autre, artiste peintre qui a contribué en réalisant quelques icônes et la plupart des peintures dans la salle de l’église), et George Kouchougoura (notre présent Starosta) pour ne citer qu’un noyau de nouveaux contributeurs à notre vie paroissiale. Mais il restait toujours nos anciens paroissiens fidèles comme M. A.I. Homych qui était un lecteur pendant de nombreuses années et qui a formé une nouvelle génération de lecteurs, souvent en donnant des leçons au téléphone.

Afin d’alléger la situation difficile de nombreux réfugiés ici et à l’étranger, certains de nos membres de l’église, avec un membre de l’église Saint ­Nicolas, ont formé une organisation pour aider les personnes déplacées vivant dans des camps en Europe ­ en avançant l’argent permettant leur passage vers le Canada et en offrant une aide aux immigrants, en cas de besoin.

En 1948, sous l’initiative de la duchesse Catherine de Leuchtenberg, une branche de la Fondation Tolstoï de New York a été organisée ici sous le nom de Fondation Canadienne Tolstoï Inc. Je me souviens quand Alexandra Tolstoï, la fille de Léon Tolstoï, est venue ici pour aider à mettre en place l’organisation. C’était une grande dame, impressionnante et forte de caractère. La réunion s’est tenue dans notre maison, puisque mes parents étaient impliqués dans la formation du nouveau groupe. Mon père était devenu son premier doyen et la duchesse en était le premier président. Quelques membres de la communauté anglophone de Montréal ont été invités à être membres du Conseil. Des lettres écrites au Québec ont permis d’obtenir une subvention de 25 000 $ pour commencer. Lors du premier Conseil étaient présents le duc et la duchesse de Leuchtenberg, M. A.B. Jarcovsky, le prince Troubetzkoy S.G., A.P. Apraxine, B.A. Hesketh, O.W. Rodomar, mes parents et plusieurs membres de la communauté anglophone. En incluant les membres anglais au conseil, on peut noter que les Russes ici penchaient plus vers la communauté anglophone comparé à aujourd’hui. C’était avant que les changements apportés par la «Révolution tranquille» des années 70, où le français est devenu la langue officielle du Québec. Entre autres exigences, les choix des immigrants pour les écoles étaient réorientés en faveur du français.

En 1953, le Comité a estimé que les besoins actuels de nos nouveaux Canadiens seraient mieux servis par une organisation locale et ont décidé qu’il était temps de remplacer la Fondation Tolstoï par une organisation appelée la Canadian Russian Orthodox Foundation Inc. ou CROFI, pour faire court. Ils ont procédé, à peu près, au même conseil d’administration qu’auparavant. Leur but était d’aider les nouveaux arrivants en leur accordant des prêts sans intérêt, pour permettre la poursuite de leurs études ou encore de répondre aux besoins exceptionnels des familles. Au fil du temps, les sommes empruntées ont été remboursées dans leur quasi­totalité, ce qui en soit, une réalisation des plus impressionnantes de la communauté russe!

Les paroissiens avaient émis le besoin d’organiser un camp d’été supervisé pour les enfants pendant que leur parents travaillent dans la chaleur de la ville. C.R.O.F.I. a répondu à cet appel en inaugurant un camp pour enfants d’abord à Val David, puis une année ou deux plus tard, sur une propriété à Rawdon, achetée à cet effet, par mes parents. Elle est devenue le foyer permanent du camp d’été pour les seize prochaines années. Les parents pouvaient payer ou non, en fonction de leur capacité financière et les enfants, jusqu’à 45 en nombre, passaient de deux à six semaines dans une ambiance russe. Le retour à la maison se faisait avec un tas de souvenirs comme trésor – les énormes feux de camp, les baignades dans le petit lac, les promenades à Darwin Falls, les chants et les prières en russe. Les campeurs plus âgés venaient en randonnée à la chapelle Saint Séraphin, nouvellement construite à Rawdon. Elena Adamovna Youskevich, la mère de A.A. Kaminsky, était la directrice du camp tout au long de la période estivale. Elle était une éducatrice qui avait étudié au renommé Institut Smolny à Saint­-Pétersbourg durant sa jeunesse. Le Père Oleg Boldireff portait beaucoup d’ intérêt pour le camp d’été et je crois que tous, sinon la plupart de ses cinq fils avaient été campeurs à un moment ou un autre.

Ma propre famille de trois fils a passé tous les étés au camp, pendant que mes parents et moi, vivions dans une maison sur les terrains du camp. En tout, d’après mes archives, la Fondation Canadienne Orthodoxe Russe avec la Fondation Canadienne de Tolstoï, a accordé des prêts s’élevant à plus de 127 000$ pour l’éducation, l’immigration et les soins médicaux pour 422 personnes, et des subventions de plus de 20 000$ . La fondation a également reçu en sus de la subvention gouvernementale de 25 000$, 14 800$ en dons et près de 2000$ en frais d’adhésion. Un véritable exemple de l’effort de la communauté!

Dans les années cinquante, le père Oleg a inauguré une chapelle sur sa propriété à Rawdon. Plus tard, elle a été déplacée sur le site d’une propriété achetée en 1961 par mes parents pour la création d’un cimetière orthodoxe russe à Rawdon, sous l’égide de notre cathédrale. Depuis de nombreuses années, des bus et des voitures, remplis de pèlerins montréalais, viennent à Rawdon pour célébrer la fête de la chapelle en Août. L’an dernier, 2006 étant le 50e anniversaire de la chapelle, une grande foule de clercs et de laïcs proches ou lointains, sont venus célébrer ensemble avec une liturgie et un banquet. Dans les premières années, les dîners de la paroisse avaient lieu à l’extérieur. Je me souviens des guêpes en essaim autour de la nourriture dans nos assiettes.

À Montréal, dans les années cinquante et soixante, notre paroisse s’est élargie rapidementavec de nouveaux besoins, de nouveaux développements. Des bancs ont été introduits dans l’église et ensuite rejétés. L’iconostase d’origine avait été remplacé par celui existant actuellement, plus traditionnel et artistique. C’était une période intéressante – les conférences données par des conférenciers exceptionnels – ­ comme le père Alexander Schmemen de New York, les petites pièces de théâtre, la chorale qui a continué de croître sous A.A. Kaminsky avec les voix de jeunes recemment arrivénts et les membres déjà ici.

L’événement le plus chanceux de notre paroisse a été l’arrivée de Mgr Sylvester en 1963. Lors de son “règne” nous avons connu une ère de paix et de stabilité. Il imposait le respect et même si dans un premier temps, il paraissait plutôt timide et réservé, on pouvait ressentir sa force intérieure. Il a motivé en donnant l’exemple plutôt que par des contraintes. Vu le rôle de ma mère dans la paroisse, Monseigneur est vite devenu un ami de notre famille, à la fois à Rawdon et dans la ville. Il a souvent été notre invité, moments pendant lesquels il partageait ses histoires ponctuées de son sens de l’humour discret. Je ne me souviens pas de l’avoir entendu prononcer: «Vous devriez faire ceci ou cela », ni dans ses sermons, ni dans les conversations, ce qui est assez étonnant, compte tenu de sa position. Au contraire, tranquillement et avec beaucoup de dignité, il servait et prêchait le message de l’Évangile en plus de s’occuper de l’administration de l’église et de ses organismes de bienfaisance. Il a donné l’exemple.

Monseigneur aimait les enfants, ainsi que les jeunes, comme en témoigne son dîner pizza annuel pour les enfants de chœur. Il a prêté beaucoup d’attention aux célébrations de Noël et décorait lui-­même l’arbre de Noel dans le hall de l’église. Il achetait des cadeaux pour tous les paroissiens au cours des années. Les bénévoles l’aidaient dans cette tâche.

Monseigneur était particulièrement intéressé par les problèmes spirituels des russes en URSS et correspondait avec leurs chefs spirituels et leur envoyait des livres religieux. Cette activité a conduit à l’expansion de la fondation de charité Jean de Cronstadt à laquelle les paroissiens étaient invités à participer. Nous aimions nous retrouver autour de la table de Monseigneur après la messe pour discuter de ce qu’il faisait et de ce qui pourrait encore être fait. Quand il est devenu possible d’envoyer des colis en URSS, les marchandises ont commencé à remplacer les livres et les membres se sont retroussé les manches pour aider à préparer les colis. Deux paroissiennes, Ludmila Kruchinina et Natalia Iliesco, presque à elles seules, avaient recueillis, emballés et préparé pour l’envoi, des tonnes de vêtements et de jouets pour la Russie. Tous ces biens ont été envoyés avec la coopération d’Aeroflot et l’aide de Vladimir Slivitzki, vice­ président d’Air Canada et membre éminent de notre paroisse. Plus récemment, l’argent a remplacé l’envoi de marchandises à la demande des bénéficiaires.

Par la suite, Monseigneur a dû quitter son poste pour des raisons de santé et s’est retiré à Rawdon, où il est mort en 2000. Marina Kartashov a habilement poursuivi l’activité de son fond de charité et maintenant il est passé aux mains de Galina Mikoutskaia-Tomberg, une membre de notre nouvelle vague de nouveaux arrivants en provenance de Russie. L’argent est envoyé deux fois par an directement à des prêtres désignés pour la distribution aux nécessiteux et en particulier aux orphelins.

Dans les années soixante­dix un groupe de paroissiens anglais, dirigé par le père John Tkachuk, a tenu des services en anglais dans notre église. Malheureusement, les malentendus engendrés n’ont pas convenu aux paroissiens et Monseigneur Sylvester leur a permis d’entreprendre leur propre mission. Cela s’est produit peu de temps après un colloque de l’église d’Amérique du Nord qui a eu lieu à Montréal en 1977, lorsqu’un nouveau métropolite a été élu et que les paroissiens anglais ait joué un rôle important dans les célébrations. Avec le temps, leur mouvement a entraîné la création d’une paroisse anglaise viable sous le nom de la Vierge Marie, qui a fêté en 2006, son 25e anniversaire sous père John­ Tkachuk. Ce fut une perte pour notre église, mais répondait au besoin de services orthodoxes en anglais dans la ville.

En 1975, je me souviens de l’excitation dans notre paroisse à l’arrivée d’un invité célèbre ­Alexandre Soljenitsyne ­ qui avait été expulsé de l’Union Soviétique et était venu directement à Montréal pour rendre visite à son ami par correspondance, Monseigneur Sylvester. L’écrivain a assisté au service de Pâques de minuit dans notre autel, pendant que de notre côté, nous nous efforcions de l’entrevoir. Pendant le petit déjeuner de Pâques, dans le hall de l’église, ma mère était assise à côté de lui. Elle a admis qu’elle trouva difficile d’entamer une conversation avec lui, puisqu’il s’agissait d’un invité hors du commun. Soljenitsyne avait considéré élire domicile au Canada, mais la possibilité de travailler avec les archives comme celles de la Bibliothèque du Congrès à Washington aux États Unis, fit qu’il s’installa avec sa famille à Cavendish dans le Vermont.

Les Soeurs ont poursuivi ses activités avec de nouveaux présidents quand ma mère a pris sa retraite dans les années soixante­-dix. Elle a d’abord été dirigée par Mme Timasheff, Zinaida Melnyk et plus récemment, par Olga Lambutsky, une membre de longue date dans notre paroisse. A la suite de sa récente démission, la direction des Soeurs est passée sous la direction de Camille Gribovsky. Des efforts sont constamment déployés en vue d’augmenter les effectifs de la société des Soeurs parmi les nouveaux arrivants afin de s’adapter à l’évolution sans cesse croissante de la paroisse.

La maladie de Monseigneur dans les années 90 a coïncidé avec l’évolution historique de grande importance pour le monde et pour notre communauté ­ qui est la chute de l’Union soviétique. Cette dernière a donné lieu à une troisième grande vague d’immigration au Canada. Une fois de plus, nous voyons nos nombres se reconstituer et la langue et la culture russe se renforcer dans notre milieu. L’avenir de la paroisse est en train de passer entre leurs mains. Pour la première fois, nous avons notre prêtre, le père Anatoli Melnyk et notre chef de chœur Elena Ilvakhina provenant directement de la Russie et de l’Ukraine et non de la diaspora. Nous leur souhaitons bonne chance dans notre milieu.

Cent ans d’engagement par des centaines de paroissiens, une centaine d’années de fidélité à une tradition riche, cent ans de communauté unie dans la culture mais surtout dans la quête spirituelle! En passant par les portes de notre modeste et bien­aimée Cathédrale des Saints Pierre et Paul, en ce moment de célébration, nous ferions bien de nous rappeler avec gratitude de ceux qui ont construit notre paroisse, du clergé qui a guidé sa direction, et de ceux qui l’ont maintenue au cours des années. Dans le même temps, nous devons ouvrir nos cœurs et puiser dans notre imagination pour que notre église continue son rôle de maison spirituelle et que la vie de la paroisse continue à nous lier les uns aux autres, pour les nombreuses années à venir!

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